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Miranda
Alors même que. Naïla se questionnait sur son arrière-grand-mère, cette dernière pensait avec amertume qu’elle allait bientôt mourir, loin de tous ceux qu’elle avait aimés. Dans ce lieu inhospitalier où elle s’était réfugiée en catastrophe à son retour de Brume, il y avait quelque soixante ans, elle attendait la mort comme une délivrance, espérant qu’elle lui apporterait la paix intérieure qu’elle avait tant cherchée. Elle n’avait jamais eu le courage de rechercher sa petite-fille Andréa, après qu’elle eut appris son retour, jamais osé demander ce qu’il était finalement advenu de cette femme exceptionnelle de par ses dons et ses pouvoirs. Tout ce qu’elle savait, c’est ce qu’elle avait appris, les rares fois où elle s’était risquée à faire une apparition à Nasaq, ville mal famée par excellence. Les vieilles femmes comme elle n’y attiraient pas plus l’attention que les nombreux chiens-loups errant dans les innombrables ruelles. Elle était chaque fois revenue se terrer avec un espoir nouveau, celui que cette descendante tant attendue réussisse là où elle-même avait si lamentablement échoué, mais jamais elle n’avait su. Vivait-elle encore ? Avait-elle, elle aussi, disparu mystérieusement comme tant d’autres ? S’était-elle au moins rapprochée du but, c’est-à-dire racheter la faute de ses exécrables aïeules ?
Laissant échapper un soupir qui lui arracha un gémissement, Miranda repensa aux circonstances de son propre retour sur cette terre qu’elle chérissait et qu’elle aurait tant aimé sauver de sa lente déchéance. Presque malgré elle, elle se retrouva encore une fois plongée dans ses souvenirs.
27 février 1939
La lune est pleine ce soir, comme une invitation à la suivre. Je m’apprête enfin à rentrer chez moi après quatre longues années d’exil où la vie ne m’a pas accordé ce que je lui demandais, me contraignant plutôt à accepter une série de revers humiliants pour une femme de mon rang. Même si je ne sais pas ce qui m’attend réellement de l’autre côté, ce sera tout de même mieux que de mourir ici, dans le déshonneur et le regret. L’incendie de l’établissement dans lequel on m’avait enfermée a été pour moi le signe que mon voyage touchait à sa fin. Je dois partir.
Par chance, je n’ai eu aucun mal à convaincre mon mari de ne pas ébruiter ma réapparition soudaine ; il craint plus que jamais que je ne me venge magiquement de sa trahison à mon égard. Il sait trop bien que je ne me laisserai plus abuser comme le jour qui a conduit à mon internement. Le fait que l’on me croie morte dans l’incendie me permet facilement de passer inaperçue ; personne ne me recherche.
Les dix derniers jours, passés en recluse dans un grenier faiblement éclairé, m’ont permis de mettre de l’ordre dans l’héritage que j’abandonne derrière moi. Je crois avoir laissé suffisamment de notes et de renseignements pour qu’une possible Fille de Lune puisse comprendre ce qui l’attend. Je nourris encore l’espoir qu’Hilda, ou l’une de ses descendantes, parvienne à réussir là où j’ai lamentablement échoué. Je sais aujourd’hui cependant que, pour ce faire, il faudrait qu’un Être d’Exception puisse traverser jusqu’ici, et les hommes capables de cette prouesse n’ont jamais été légion. J’espère au moins avoir la possibilité, avant de me voir condamner, de prévenir les Sages restants que j’ai laissé une enfant dans le monde de Brume, une enfant capable de concevoir une véritable héritière.
Même si Uleric m’avait convaincue que je n’avais pas besoin d’un Être d’Exception pour donner naissance à une Fille de Lune, j’avais demandé l’avis de Maxandre, le jour même de mon départ. J’espérais être rassurée, parce que je me savais la dernière femme de la lignée maudite capable de procréer. Elle m’avait avoué son scepticisme face à un tel optimisme. Elle ne croyait pas qu’il fût possible d’enfanter une Fille de Lune avec un humain ordinaire ; cela aurait représenté une trop grande menace pour l’équilibre des sept mondes. Les règles étaient les mêmes pour tous. Sachant que la lignée maudite ne devait pas s’éteindre, mais que je devais tout de même disparaître au plus vite de cette terre devenue trop dangereuse pour moi, Maxandre avait fait apparaître un parchemin. Pendant de longues minutes, elle avait tourné et retourné entre ses douze doigts sillonnés de rides le rouleau jauni. Deux fois, elle me l’avait tendu avant de se raviser. Puis, dans un soupir, elle me l’avait enfin remis. Elle s’était ensuite expliquée.
Si tu parviens à donner la vie à une enfant de l’autre côté et que, comme je le crois, elle n’est pas une véritable Fille de Lune, cette ancienne incantation te permettra de lui transmettre ce qu’il faut pour qu’elle puisse un jour réussir là où tu auras échoué. Mais il te faut savoir qu’elle ne deviendra pas une Fille de Lune pour autant ; tout ce que cette formule permet, c’est de garder en dormance ton propre bagage génétique dans le corps de ta fille. Elle aura donc nécessairement besoin d’un Être d’Exception pour créer une véritable héritière.
— Pourquoi hésites-tu autant à me le remettre alors ? lui avais-je demandé.
— Parce que chaque copie de cette formule ne peut servir qu’une seule fois et que je ne sais pas combien d’exemplaires il en existe réellement. Le grand Sage Darius était le seul à pouvoir la retranscrire, et sa mort remonte à plus de six cents ans déjà. Inutile de te préciser que, si tu reviens un jour et que tu ne l’as pas utilisée, il serait souhaitable que tu la rapportes.
J’avais acquiescé, heureuse et fière de la confiance que me témoignait Maxandre. J’avais rangé le document avec soin dans mon maigre bagage, avant de disparaître, certaine qu’Uleric avait raison. Je ne l’avais regardé que le jour où, la mort dans l’âme, je m’étais résolue à accepter mon échec à concevoir une Fille de Lune véritable. Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis la naissance d’Hilda, que je ne parvenais pas à aimer. Je lui en voulais, comme j’en voulais à mon mari de ne pas avoir été à la hauteur de mes attentes. Je ne voulais pas regarder la réalité en face, sachant que je devrais alors admettre que Maxandre m’avait prévenue, mais que je me croyais plus forte que la magie de la Terre des Anciens ; j’avais une confiance aveugle en Ulric, que je voyais comme le plus grand Sage de notre terre.
Par un soir de pleine lune, sur la colline derrière la maison, j’avais suivi à la lettre les instructions du parchemin. À la vision de la lumière blanche qui avait soudainement enveloppé ma fille, j’avais poussé un soupir de soulagement. Au moins, il restait une chance que la lignée d’Acélia puisse un jour racheter sa faute sur la Terre des Anciens. Le parchemin s’était ensuite embrasé, ne laissant que des cendres éparses. J’avais ramené Hilda dans sa chambre, n’ayant plus qu’à attendre que la vie suive son cours et à espérer.
Mais c’était trop demander : Au fil des jours, j’étais de plus en plus angoissée, craignant de m’être trompée, d’avoir failli à l’utilisation du parchemin, même si tout semblait s’être bien déroulé. Lentement mais sûrement, je sombrai dans la dépression. J’ai finalement été internée. Tout cela me semblait si loin désormais, comme les souvenirs d’une autre vie, même si seulement deux années s’étaient écoulées depuis la naissance de ma fille.
Je marche lentement sur la grève, m’imprégnant de cette tranquillité et de ce calme que je sais ne pas pouvoir retrouver lorsque j’émergerai du néant pour faire face à mon destin. Mélijna aura sûrement déjà senti mon désir de revenir ; ses pouvoirs sont grands quand il s’agit de mettre le grappin sur une Fille de Lune de la lignée maudite. Wandéline a beau dire que la magie ne traverse pas les frontières entre les mondes, je crois que la sorcière des Canac a plus de pouvoirs que sa consœur ne le croit.
Émergeant de mes pensées, je regarde vers le large la marée qui achève de se retirer. Il est temps…
Des larmes glissaient doucement sur ses joues ridées lorsque Miranda revint à la réalité. Que n’aurait-elle pas donné pour connaître le destin de ses descendantes avant de quitter ce monde…